Les verbes

... performatifs

Il existe, en linguistique moderne de l’énonciation, une école dite des “actes de langage”. Inaugurée par l’anglais Austin et continuée par l’américain J.R. Searle, elle a, avec des nuances, des représentants en France (O. Ducrot, F. Recanati). Il serait dommage de ne pas s’inspirer de leurs recherches, quand on veut faire de la parole une action. L’idée de départ est de critiquer qu’une parole aussi banale que: “je me demande s’il ne va pas pleuvoir” soit l’expression d’un acte intérieur qui ferait que :

1°) on se demanderait, “en pensée”, sans les mots, mais avec la même intention qu’ils supposent: “s’il va pleuvoir”,

2°) on “traduirait” plus ou moins immédiatement cette pensée, cette intention en mots, qu’on adresserait, par la suite, à quelqu’un ou à soi. On reconnaît là, la thèse de l’état intérieur dont le langage serait un “reflet”, en même temps qu’une traduction disponible pour un destinataire qui partage le même code.

Il est proposé, au contraire, de prendre comme un fait fondateur de l’énonciation que cette dernière soit adressée à quelqu’un; mais, si cette adresse ne suit pas l’énoncé (comme quand on écrit d’abord une lettre, avant d’écrire l’adresse sur l’enveloppe), mais en quelque sorte, le précède, l’accouche, c’est que l’énoncé est tout entier (sens compris) pris dans un acte. Et un acte peut toujours être décrit par un verbe (quitte à ce que la langue l’invente).

Ce sont ces actes “accoucheurs”, provocateurs d’énoncés, qu’on appelle performatifs (encore que, par la suite, ils soient devenus des “illocutoires”). Cela veut dire que n’importe quel verbe de la langue française ne peut pas rendre compte d’une énonciation: “manger”, par exemple, n’est pas un performatif, même si, avec certains énoncés, on donne l’impression de vouloir “bouffer” son interlocuteur; mais, “aimer”, “craindre”, “déconcerter” ne sont pas non plus des verbes performatifs, bien qu’ils aient beaucoup plus à voir avec le langage et les “déclarations”.

En fait, les performatifs se rencontrent “en personne” dans les énoncés du type: “Je t’assure que si tu recommences, je te donne une claque !“ ou “Pour la dernière fois, je t’ordonne de sortir !“ : assurer, promettre, ordonner, etc... sont des verbes performatifs qui indiquent dans l’énoncé lui-même comment l’énoncé doit être pris. Ainsi: “Je te jure que je suis avec toi”, n’est pas pareil que: “Je suis avec toi” : le premier énoncé est un serment qui permet au destinataire de compter d’une certaine façon sur le locuteur ou de le traiter de salaud fini s’il est parjure; par contre, le second peut toujours être interprété comme un serment, mais aussi comme, par exemple, une concession ou une confidence ou, pourquoi pas, une revendication ou un reproche (“Oui, oui, ça va, on le sait, crétin, que je ne peux pas faire autrement, va, va,je suis avec toi..”).

Ceci nous amène à faire deux remarques:

1°) Qu’une fois le performatif donné explicitement dans l’énoncé, on ne peut guère faire autrement que de donner à ce dernier une “couleur”, une “intonation” qui provienne directement de la nature du verbe performatif: on ne conseille pas avec le même “ton” qu’on ordonne, etc...

2°) Que si un énoncé a toujours une intonation, c’est qu’il est le produit d’un verbe performatif qui n’est pas forcément donné explicitement dans l’énoncé, mais que l’intonation révèle et permet de deviner plus ou moins facile ment. Cette faculté de dire un énoncé selon un performatif implicite est une arme de plus pour le locuteur pour “jouer” avec le destinataire. C’est, par exemple, le:

-“Dis-moi que tu m’aimes !

- Je t’aime !

- Non, dis-le moi mieux que ça !...“, où, en fait de “mieux”, il s’agit bel et bien d’un “autrement”, c’est-à-dire de révéler, par le changement de ton, qu’il s’agit bien d’un autre performatif, donc d’un autre engagement.

L’implicite d’intonation fonctionne au point qu’un énoncé peut fort bien comporter un performatif explicite et fonctionner selon un autre implicite. Et le

“Puisque je jure que je t’aime !”, lâché par force, s’entendra comme un “concéder”, voire un “abdiquer”, plutôt que comme un “jurer”. Inversement, un énoncé, même sans performatif explicite, peut très bien, par son sens, indiquer un performatif “évident” qui amène à dire le texte naïvement, sans originalité; par exemple, si je lis: “Viens !“ et que, trompé par le point d’exclamation, j’y vois un ordre avec une forme plus ou moins faible, alors qu’il peut y avoir: “prier”, “exiger”, “demander”, “défier”, “abdiquer”, “conseiller”, etc... En général, il n’y a pas de forme forte ou de forme faible d’un performatif et un ordre faible devient un autre verbe; par exemple: “conseiller”. De même qu’un ordre dit à voix sourde se transforme en “menacer” et n’est pas un ordre dit à voix basse.

Tout ceci nous amène à réinstaller la question de l’intonation sur le terrain de l’action dans le rapport avec le destinataire. Or, un texte de théâtre ne donne pas ses performatifs (même quand ils sont explicites, puisqu’on a vu qu’ils peuvent être tournés implicitement par le verbe de l’intonation); et ne faire confiance qu’à la situation ou à l’émotion, c’est donner de la couleur, certes, mais pas cette précision éblouissante du texte qu’on retrouve intacte chez les grands.

Après avoir relevé quelques 500 verbes performatifs dans la langue française, selon les critères de Austin, en voici une liste résumée, présentée selon la classification qu’en propose J. R. Searle :


DIRECTIFS : Tentatives plus ou moins pressantes du locuteur de faire faire quelque chose à l'auditeur.


ADJURER, INVOQUER, SOUHAITER, SUPPLIER, AVERTIR, ALERTER, RAPPELER, CHARGER/DÉCHARGER, MANDATER, DISPENSER, EXIGER, ORDONNER, CONJURER, CONSEILLER / DÉCONSEILLER, PRESCRIRE, CONVOQUER, APPELER, INTERPELER, CORRIGER, REMONTRER, DÉCIDER, PROJETER, DEMANDER, PRIER, RÉCLAMER, CONSULTER, INTERROGER, INVITER, EXCLURE, RENVOYER, DÉFIER/PROVOQUER


DÉCLARATIFS : Faire que l’énoncé crée, ou modifie, ou annule un "état de droit" concernant un rôle ou une fonction autorisés pour le sujet ou celui qu’il dé signe et qui puisse être par la suite opposé à tout contrevenant (y compris soi).


CAPITULER, DÉMISSIONNER, DÉSISTER (SE), RÉTRACTER (SE), ACCORDER, CONSENTIR, CONVENIR, DÉNONCER, ATTRIBUER, DONNER / OCTROYER, REFUSER / REJETER, ROMPRE, ACQUITTER / GRACIER, CONDAMNER, PUNIR / SANCTIONNER, CASSER / DÉGRADER, DÉMETTRE / DÉPOSER , SUSPENDRE, ANNONCER, DÉCLARER, PROCLAMER, DÉFENDRE / INTERDIRE, AUTORISER / PERMETTRE, DÉGRADER / DÉPRÉCIER, ÉLIRE, INAUGURER, ARRÊTER / DÉCRÉTER, EXCLURE

ASSERTIFS : Engagent plus ou moins la responsabilité du Locuteur sur l’existence d’un état de choses, exprimé par une proposition qui peut, en droit, faire l’objet d’une vérification sur son degré de vérité ou de fausseté.


ACCUSER, DÉNONCER, APPROUVER, CERTIFIER, SOUSCRIRE, APPRÉCIER / GOUTER, ALLÉGUER / ARGUER, MAINTENIR, AVOUER, CONFESSER, CONFIER, RÉVÉLER, CATALOGUER, IDENTIFIER, ESCOMPTER, PRÉDIRE, PRONOSTIQUER, SOUPÇONNER, SUSPECTER, DIAGNOSTIQUER, DIVULGUER, INDIQUER, INFORMER, INVENTORIER, DATER, LOCALISER, REVENDIQUER, TÉMOIGNER, CONTESTER, DÉMENTIR

PROMISSIFS : Contracter une obligation plus ou moins impérative pour le Locuteur vis-à-vis de l’Auditeur.

MISER, PARIER, JURER, PROMETTRE, MENACER

EXPRESSIFS : Cherchent à donner une garantie (ou une présomption) de la sincérité de ce qu’ils proposent par la manifestation de leur expression.


ACCLAMER / APPLAUDIR, FÉLICITER, LOUER & SE LOUER DE, REMERCIER, SALUER, COMMÉMORER, DÉPLORER, REGRETTER, INJURIER / INSULTER,  S’EXCUSER, BLÂMER, MAUDIRE