Stanislavski

QUELQUES CONCLUSIONS À PROPOS DE L’ART DE L’ACTEUR

Bien que nos cours soient terminés, nous sentons que nous sommes loin d’avoir conquis une maîtrise concrète de ce que nous appelons le « Système », en admettant même que nous en ayons saisi la théorie. En réponse aux doutes que nous avons exprimés, Tortsov a donné les indications suivantes.

« On appelle souvent la méthode que nous avons étudiée le « Système Stanislavski ». Mais cette expression n’est pas juste. Le pouvoir de cette méthode réside au contraire dans le fait qu’elle n’a été ni combinée, ni inventée par personne. Dans l’esprit comme clans la matière, elle est partie intégrante de notre nature organique. Elle est fondée sur les lois de la nature. La naissance d’un enfant, la croissance d’un arbre, la création d’une image artistique, toutes ces manifestations relèvent d’un même ordre. Que faut-il faire pour cerner de plus près cet ordre créateur? C’est la question qui a occupé toute ma vie. Il est impossible d’inventer un système: il existe en nous au moment de notre naissance. Nous venons au monde avec une capacité créatrice innée qui est pour nous une fonction naturelle, II semble donc qu’il soit impossible de lui donner libre cours autrement qu’en fonction d’un système naturel.

« Pourtant, il est étrange de constater que lorsque nous montons sur la scène, nous perdons notre don naturel. Au lieu d’agir en créateurs, nous nous livrons à des contorsions prétentieuses. Qu’est qui nous conduit à cela? C’est que nous sommes placés dans des conditions telles qu’il nous faut créer en présence du public. La simulation forcée et conventionnelle est encouragée par la présentation scénique, par le fait qu’on nous impose des actions et des paroles prescrites par un auteur, par le décor composé par un peintre, par la mise en scène conçue par un maître d’oeuvre, par notre propre embarras, notre trac, par les goûts médiocres et les traditions fausses qui paralysent notre nature,

« Tout cela pousse l’acteur à l’exhibitionnisme, à une interprétation peu sincère. Le mode d’approche que nous avons choisi — l’art de vivre un rôle — est en rébellion violente contre ces autres « principes » d’interprétation traditionnels, Nous affirmons le principe inverse : le facteur essentiel de toute faculté créatrice réside dans la vie de l’esprit humain, dans la vie de l’acteur et de son personnage, dans leurs sentiments communs et dans leur création subconsciente,

« Rien de tout cela ne peut être « exhibé »; de telles choses se produisent spontanément, ou bien elles sont le résultat d’événements antérieurs. On ne peut que les sentir. Sur la scène, vous ne pouvez « exhiber » que les résultats artificiels, voulus, d’une expérience qui n’a pas eu lieu.

« II n’y a là-dedans aucun sentiment; il n’y a que des artifices conventionnels, un style de jeu stéréotypé. »

« Cependant, ce style peut être efficace, il peut faire impression sur le public », dit l’un des élèves.

« Je l’admets », dit Tortsov, «mais quel genre d’impression obtient-on? Il faut distinguer la qualité d’une impression de celle d’une autre impression. Notre mode d’approche du métier d’acteur, dans notre théâtre, est extrêmement clair sur ce point.

« Les impressions fugitives ne nous intéressent pas, présentes aujourd’hui, évanouies demain. Nous ne nous satisfaisons pas d’effets purement visuels et auditifs. Ce que nous estimons hautement, ce sont les impressions qui marquent la vie affective du spectateur, qui lui laissent une trace qu’il gardera toute sa vie, qui font des acteurs des êtres vivants, réels, que l’on peut compter parmi ses amis chers et proches, que l’on peut aimer, avec qui l’on se sent apparenté, a qui l’on vient et revient rendre visite au théâtre. Nos exigences sont simples, normales, et c’est pourquoi il est difficile de les satisfaire, Tout ce que nous demandons c’est que l’acteur, sur la scène, vive en accord avec les lois naturelles, Malheureusement à cause des conditions dans lesquelles l’acteur doit faire son travail, il lui est beaucoup plus facile de distordre sa nature que de vivre comme un être humain normal, Il nous faut donc chercher les moyens de lutter contre cette tendance à la distorsion, Voilà la base de ce que l’on appelle notre « système ». Son but est de détruire ces distorsions apparemment inévitables et de diriger le travail de notre nature intérieure vers le bon chemin qu’il faut tailler à force de travail acharné, en adoptant de saines habitudes.

« Ce « système » devrait aboutir à restaurer les lois naturelles bouleversées par le fait que l’acteur est obligé de travailler devant un public. Il devrait ramener l’acteur à l’état créateur d’un être humain normal,

« Mais il faudra être patient », continua Tortsov, « il vous faudra plusieurs années, même en vous surveillant attentivement pour que ces choses que vous cherchez à atteindre, mûrissent et s’épanouissent, Quand vous en serez là, vous vous apercevrez qu’il vous sera devenu impossible de vous égarer dans une fausse direction, car la direction essentielle et juste sera fermement enracinée en vous. »

« Mais les grands artistes jouent par la grâce de Dieu et sans tous ces éléments de l’état créateur », objectai-je.

« Vous vous trompez », riposta Tortsov immédiatement « lisez ce qui est écrit dans «Ma vie dans l’Art » plus un acteur a de talent, plus il prend soin de sa technique, en particulier en ce qui concerne ses qualités intérieures. Des artistes comme Schepkine, Ermolova, Duse, Salvini, étaient naturellement doués d’un état créateur authentique lorsqu’ils étaient en scène, et de tous les éléments qui le composent. Et pourtant, ces artistes travaillaient sans relâche à leur technique. Pour eux, les moments d’inspiration étaient presque un état normal. L’inspiration leur venait par des moyens naturels, presque chaque fois qu’ils répétaient un rôle, Pourtant, toute leur vie, ils ont recherché les meilleurs modes d’approche de la création,

« Nous avons d’autant plus de raisons de chercher, nous qui avons des dons plus minces. Mortels ordinaires, nous sommes dans l’obligation d’acquérir, de développer, d’entraîner en nous et par nous chacun des éléments composant l’état créateur en scène. Cela exige beaucoup de temps et beaucoup de dur travail. Néanmoins, n’oublions jamais que l’acteur qui ne possède rien de plus que des dons ne sera jamais un génie, tandis qu’un autre dont les talents seront peut- être plus modestes, mais qui aura la volonté d’étudier la nature de son art, les lois de la création, pourra s’élever jusqu’à une classe voisine de celle des génies. Le « système » facilitera cette élévation. La préparation qu’il offre à un acteur est loin d’être négligeable. Ses résultats sont très importants. »

« Mais que tout cela est difficile », dis-je en gémissant. « Pourrons- nous jamais absorber tout cela? »

« Voilà les réactions incrédules de la jeunesse impétueuse », dit Tortsov, « Aujourd’hui, vous apprenez quelque chose: Vous croyez que demain vous connaîtrez la technique à la perfection. Mais le « système » n’est pas un costume de confection avec lequel vous pouvez vous promener aussitôt que vous l’avez endossé. Ce n’est pas non plus un livre de cuisine, qu’il suffit d’ouvrir à la bonne page pour trouver la recette désirée. Non, c’est tout un style de vie dans lequel il vous faut croître et vous éduquer pendant des années. Vous ne pouvez l’avaler d’un coup, vous ne pouvez que l’assimiler progressivement, en faire votre chair et votre sang jusqu’à ce qu’il devienne une seconde nature, jusqu’à ce qu’il fasse partie intégrante, organique de votre être, de telle sorte que vous, en tant qu’acteur, vous en soyez transformé, et pour la scène et pour toutes les circonstances de la vie. C’est un système qu’il faut étudier pas à pas, pour aboutir à un tout, de telle sorte qu’on en possède tous les principes. Ce n’est que lorsque vous serez capable de le déployer devant vous comme un éventail, que vous pourrez enfin le saisir dans sa totalité. Vous ne pouvez pas espérer faire cela tout d’un coup. C’est comme si vous partiez en guerre: il faut conquérir le territoire morceau par morceau, consolider vos avances, maintenir le contact avec vos arrières, vous étendre, avancer encore, avant d’avoir le droit de parler de conquête définitive.

« De la même façon il faut partir à la conquête de notre « système ». Le caractère progressif de son entraînement constitue une aide énorme dans notre tâche difficile. Il nous permet, chaque fois que nous découvrons un nouveau moyen d’expression, de le développer jusqu’à ce qu’il devienne une habitude automatique, organiquement greffée en nous. Dans les premières étapes, chaque nouveau facteur est un obstacle, il détourne notre attention d’autres problèmes plus importants », continua Tortsov. L’obstacle ne s’efface que lorsque nous avons totalement assimilé le nouveau facteur, lorsque nous l’avons fait nôtre, Là encore, le « système » est une aide précieuse. Chaque fois que nous faisons la conquête d’un nouveau moyen d’expression, nous nous débarrassons d’une partie de notre fardeau et notre attention devient plus libre de se concentrer sur des problèmes plus essentiels.

«Peu à peu, le « système » pénètre dans cet être humain qui est aussi un acteur. II arrive un moment où le système cesse d’être quel que chose d’extérieur à l’être, et s’incorpore à sa seconde nature. Au début, nous trouvons cela difficile, comme le bébé d’un an trouve difficile de faire ses premiers pas, épouvanté par le problème compliqué que présente le contrôle des muscles de ses jambes encore flageolantes. Mais un an plus tard, il n’y pense plus: il a appris à courir, à jouer, à sauter.

« Devant son clavier, un virtuose connaît lui aussi des moments difficiles, lorsqu’il reste médusé par la complexité de tel ou tel pas sage, de même, un danseur novice constate combien il est éprouvant de se retrouver dans la complexité des divers pas et de les distinguer les uns des autres.

«En vérité, qu’arriverait-il, si au cours d’une représentation publique ces artistes devaient rester conscients de leurs actions musculaires exactes, à chaque mouvement de la main ou du pied. S’il en était ainsi, pianistes et danseurs auraient vite fait la preuve de leur incapacité. Il est hors de question de chercher à se rappeler chaque contact de doigt avec les touches au cours d’un long concerto de piano. Pas plus qu’un danseur ne peut être conscient des mouvements de chacun de ses muscles pendant tout un ballet.

« Volkonski a exprimé cela avec bonheur en disant: « le difficile doit devenir habituel, l’habituel facile; le facile, beau.»

« L’accomplissement de cette formule exige un entraînement systématique obstiné.

« C’est pourquoi le virtuose ou le danseur s’acharneront sur un passage ou sur un pas, jusqu’à ce que ce passage ou ce pas soient inscrits dans leurs muscles pour toujours, jusqu’à ce qu’ils soient transformés en habitude simple et mécanique. Après quoi, ni le danseur, ni le pianiste, n’auront plus besoin de consacrer une pensée à ce qui, au début, était si difficile à apprendre.

« Ce qui est regrettable et dangereux, néanmoins, c’est que l’on peut également développer l’habitude dans une mauvaise direction. Plus un acteur joue d’une façon fausse et histrionique, contraire aux besoins réels de sa nature, plus il s’éloigne du but que nous cherchons à atteindre.

« Ce qui est encore plus triste, c’est qu’il est beaucoup plus facile d’atteindre cet état artificiel, et d’en faire une habitude.

« J’aimerais me risquer à deviner les résultats de cette façon de faire, relativement à ce que nous recherchons. Je dirai que pour chaque représentation où un acteur joue faux, il lui faudra dix représentations justes pour le débarrasser des effets pernicieux de la précédente. Et n’oubliez pas que la représentation en public produit un effet particulier: elle tend à fixer une habitude. II faudrait donc que j’ajoute que dix répétitions dans un état créateur faux ont la même mauvaise influence qu’une seule représentation en public dans ce même état.

« L’habitude est une épée à deux tranchants, Elle peut causer le plus grand tort lorsqu’elle est mal utilisée en scène. Elle peut aussi avoir une grande valeur, lorsqu’on sait en tirer le juste parti.

« Il est indispensable de travailler le « système » pas à pas lors que vous apprenez à édifier l’état créateur sur un entraînement et des habitudes. C’est moins difficile en pratique qu’il ne semble en théorie. Toutefois, vous ne devez pas vous presser.

« II y a encore autre chose de plus dangereux pour le travail d’un acteur. »

Ces mots éveillèrent de nouvelles inquiétudes dans nos esprits.

« C’est l’inflexibilité des préjugés dont certains acteurs sont imbus. D’une manière générale, car il y a peu d’exceptions, les acteurs n’admettent pas que leur travail soit régi par des lois, des techniques, des théories, et encore moins par un « système ». Les acteurs ploient sous leur génie entre guillemets », dit Tortsov, non sans ironie. « Moins un acteur est doué, plus il a de « génie », ce qui lui interdit toute approche consciente de son art.

De tels acteurs, dans la tradition du beau Mochalov, idole des matinées, jouent sur «l’inspiration ». Pour la plupart, ils croient que tout facteur conscient ne peut être qu’une gêne pour la création. Ils trouvent plus faciles d’être acteurs par la grâce de Dieu. Je ne nie pas qu’il arrive parfois, pour des raisons inconnues, que ces acteurs soient capables par intuition, de saisir affectivement leur personnage. Ils jouent alors d’une manière acceptable une scène ou même toute une pièce.

« Mais un acteur ne peut jouer sa carrière sur quelques succès accidentels, Parce qu’ils sont paresseux ou stupides, ces acteurs de « génie » sont convaincus que tout ce qu’ils ont à faire, c’est « sentir » une chose ou une autre, et que tout le reste va de soi.

« Mais à d’autres moments, pour les mêmes raisons inconnues et capricieuses, « l’inspiration » n’est pas au rendez-vous, L’acteur est alors livré à lui-même, sur la scène, sans technique, sans aucun moyen de faire sortir de lui ses propres sentiments, sans aucune connaissance de sa propre nature, Il ne peut plus jouer bien par la grâce de Dieu; il se met alors, par la grâce de Dieu, à jouer mal, et il n’a aucune possibilité de retrouver la bonne piste.

« L’état créateur, le subconscient, l’intuition, rien de tout cela n’est automatiquement à notre disposition. Si nous parvenons à développer en nous la manière d’approcher tout cela, nous sommes au moins protégés contre les erreurs traditionnelles, Il semble évident que c’est par là qu’il faut commencer.

« Mais les acteurs, comme la plupart des gens, sont lents à comprendre où sont leurs vrais intérêts. Pensez au nombre de vies qui sont perdues par maladie, alors que des savants ont découvert des cures spécifiques, des sérums, des vaccins, des médicaments. J’ai connu un vieil homme à Moscou qui se vantait de n’avoir jamais voyagé par le train, ni parlé dans un téléphone. L’humanité cherche, supporte des épreuves et des tribulations invraisemblables pour connaître les grandes vérités, pour faire de grandes découvertes, et les gens hésitent à étendre les mains pour saisir ce qui leur est libéralement offert. C’est un manque total de civilisation,

« Dans la technique de la scène, et surtout dans le domaine de la parole, nous voyons le même genre de chose, Les peuples, la nature elle-même, les meilleurs cerveaux, les poètes de génie, ont pendant des siècles, contribué à la formation du langage. Le langage n’a pas été inventé comme on a inventé l’Espéranto. Il a jailli du coeur même de la vie. Il a été étudié pendant des générations, par des érudits, il a été raffiné, poli par des génies poétiques comme Shakespeare et Pouchkine.., L’acteur n’a plus qu’à saisir ce qui a été préparé pour lui. Mais il ne veut rien avaler, pas même cette nourriture prédigérée.

« Il y a quelques chanceux qui, sans le bénéfice d’aucune étude ont un sens intuitif de la nature de leur langage et ils le parlent correctement. Mai ce sont des cas exceptionnels. Une majorité écrasante parle avec une négligence scandaleuse.

« Voyez comme les musiciens étudient les lois, la théorie de leur art. Voyez quel soin ils prennent de leurs instruments: violon, violoncelle, piano. Pourquoi les artistes dramatiques ne font-ils pas de même? Pourquoi n’apprennent-ils pas les lois du langage? Pour quoi ne travaillent-ils pas avec soin et respect leur voix, leur élocution, leur corps? Ce sont là leurs violons, leurs violoncelles, leurs plus subtils instruments d’expression. Ces instruments ont été façonnés par l’artisan le plus génial qui soit: la magicienne nature.

« Les gens de théâtre, pour la plupart, refusent de comprendre que l’accident n’est pas l’art, que rien ne peut être construit sur lui. Le maître virtuose doit posséder une maîtrise complète de son instrument, et l’instrument d’un acteur est un mécanisme bien complexe. L’acteur ne se sert pas seulement de sa voix comme le chanteur; de ses mains comme le pianiste, de son corps comme le danseur. Il est obligé de jouer simultanément de tous les éléments spirituels et physiques de l’être humain. Pour atteindre la maîtrise dans ce domaine, il faut du temps, un effort continu et systématique; il faut suivre un programme de travail tel que celui que nous avons suivi ici.

«Le « système » est un compagnon qui marche avec nous sur le chemin menant à l’oeuvre créatrice. Il n’est pas un but en soi. Vous ne pouvez pas jouer le « système » : vous pouvez y travailler chez vous mais vous devez le laisser de côté quand vous montez sur la scène. Là, seule la nature est votre guide. Le « système» est un livre de référence, non un livre de philosophie. Quand la philosophie commence, le « système » s’arrête,

« Un usage irréfléchi du « système », un travail fondé sur lui, mais sans concentration soutenue, ne feront que vous éloigner du but que vous cherchez à atteindre. Ce sont de mauvais procédés qui conduisent aux excès. Malheureusement, cela arrive souvent.

«Notre psychotechnique, employée avec un soin exagéré, avec une autorité excessive, peut devenir inquiétante, inhibante, et mener à une attitude hypercritique, ou bien aboutir à l’usage de la technique pour la technique.

« Pour éviter de tomber dans ces indésirables impasses, il ne faut f aire votre apprentissage que sous le contrôle constant et attentif d’un oeil entraîné.

« Vous êtes peut-être troublés par le fait que vous n’avez pas encore appris à utiliser pratiquement le « système ». Pourtant, sur quoi pouvez-vous vous fonder pour conclure que ce que je vous ai dit en classe doit être instantanément assimilé et mis en oeuvre? Je vous ai dit des choses qui devront vous accompagner partout toute votre vie. Vous ne comprendrez pleinement certaines choses entendues dans cette école que dans bien des années, et cette compréhension sera le résultat de votre expérience pratique. C’est seulement alors que vous reconnaîtrez que ces choses vous avaient été dites longtemps auparavant, mais qu’elles n’avaient pas pénétré votre conscience. Ce jour- là vous comparerez l’enseignement de l’expérience avec l’enseigne ment de l’école. Alors, chaque mot prononcé dans nos cours prendra soudain une vie nouvelle.

« Lorsque vous aurez maîtrisé l’état créateur nécessaire à votre travail artistique, il faudra apprendre à observer, à situer vos propres sentiments par rapport à ceux d’un personnage, et à faire la critique de l’image que vous animerez spontanément et dans laquelle vous vivrez.

« II faudra aussi étendre vos connaissances sur les Arts, la Littérature, et d’autres aspects de la culture, Vous montrerez ainsi que vous êtes capables d’améliorer vos talents naturels,

« II faudra cultiver votre corps et votre voix, votre visage, afin qu’ils deviennent d’excellents instruments d’expression, capables de rivaliser avec la simple beauté des créations de la nature.

« Je veux consacrer notre dernier cours à chanter les louanges de la plus grande artiste que nous connaissions.

« Qui cela peut-il bien être?

«La Nature, évidemment, la nature créatrice de tous les artistes.

« Où vit-elle? Dans quelle direction devons-nous lancer nos louanges? Je l’ignore.

« Elle réside dans tous les centres, dans tous les éléments de notre structure physique et spirituelle, même dans ceux dont nous n’avons aucune conscience, Nous n’avons aucun moyen direct de l’approcher, mais il en existe d’indirects, peu connus, et encore à peine utilisables,

« Nous employons les mots subconscient, intuition, pour désigner ces choses qui sont en nous et qui nous remplissent d’enthousiasme, de génie, de talent, d’inspiration. Cependant, il m’est impossible de dire dans quelle partie de notre être ces choses sont logées. Je sens leur présence chez les autres, quelquefois même, en moi.

« Certaines gens croient que ces choses mystérieuses et miraculeuses nous sont envoyées d’en haut, qu’elles sont un don des Muses. Mais je ne suis pas mystique et je ne partage pas cette croyance, bien que, dans les moments où je suis appelé à créer, il m’arrive de souhaiter pouvoir la partager. Une telle croyance enflamme l’imagination.

« D’autres disent que le siège de cette chose que je cherche est dans notre coeur. Mais je ne sens mon coeur que lorsqu’il bat trop fort, lorsqu’il se gonfle, ou lorsqu’il me fait mal, et tout cela est déplaisant. Ce dont je parie est au contraire agréable, captivant, jusqu’à l’oubli de soi,

« D’autres encore affirment que le génie ou l’inspiration logent dans le cerveau. Ils comparent la conscience à une lumière projetée sur une certaine partie du cerveau, illuminant la pensée sur laquelle notre attention est concentrée. Pendant ce temps, le reste des cellules de notre cerveau est dans l’obscurité, ou ne reçoit qu’une lumière réfléchie, Mais il y a des moments où l’ensemble de la surface du cerveau est illuminé par un éclair; tout ce qui était dans l’ombre est alors baigné de lumière pendant un bref instant. Hélas, il n’existe aucun appareil électrique capable d’utiliser cette lumière et, elle reste inactive. Elle n’éclate que lorsqu’il lui en prend fantaisie,

« Je suis prêt à reconnaître que ces images réussissent à donner une idée de la manière dont les choses se passent dans le cerveau. Mais pour nous, sommes-nous pratiquement plus avancés? Qui a réussi à contrôler ce flamboiement lumineux de notre inconscient, de notre inspiration, de notre intuition?

«II y a des hommes de science qui, avec une facilité extraordinaire, jonglent avec le ‘mot «subconscient ». Les uns partent à l’aventure dans les jungles secrètes du mysticisme et profèrent à ce sujet, des phrases très belles mais très peu convaincantes, D’autres leur cherchent querelle, rient d’eux avec mépris et procèdent avec une grande assurance à l’analyse du subconscient, le présentent comme une chose tout à fait prosaïque, en parlent comme s’ils décrivaient les fonctions des poumons ou du foie, Leurs explications sont relative ment simples. II est regrettable qu’elles ne séduisent ni notre tête, ni notre coeur,

« Il y a encore d’autres hommes érudits, qui nous offrent certaines hypothèses complexes soigneusement étudiées, tout en admet tant que leurs prémisses ne sont pas encore prouvées ni admises, Ils ne prétendent donc pas connaître la nature exacte du génie, du talent, ni du subconscient. Ils comptent sur la postérité pour terminer les recherches sur lesquelles ils méditent encore,

« Cette franchise, cette admission d’ignorance basée sur une étude approfondie sont les conséquences naturelles d’une sage prudence. De telles confessions suscitent ma confiance et me donnent une idée de la grandeur de la recherche scientifique. Pour moi, cette grandeur est dans le besoin qu’éprouve un esprit lucide d’atteindre l’inaccessible, Et le jour viendra où il sera atteint. Mais, j’ai senti qu’en attendant ces nouveaux triomphes de la science, il n’y avait pour moi rien d’autre à faire que consacrer à peu près exclusivement mes efforts et mon énergie à l’étude de la nature créatrice. Non pas apprendre à créer à sa place, mais rechercher les voies indirectes, détournées, qui me rapprochent d’elle, Non pas étudier l’inspiration en soi, mais découvrir des chemins qui y conduisent, Je n’en ai découvert que quelques-uns, je sais qu’il en existe beaucoup d’autres qui seront un jour découverts par d’autres que moi. Néanmoins, j’ai acquis une somme d’expérience au cours des longues années de travail et c’est ce que j’ai essayé de partager avec vous,

« Pouvons-nous, tant que le domaine du subconscient est hors de notre portée, compter sur autre chose? Je ne sais pas ce que je peux vous offrir de plus: Feci Quod Potui — Feciant meliore potentes. J’ai fait ce que j’ai pu, que celui qui peut faire mieux le fasse,

« L’avantage des conseils que je vous ai donnés, c’est qu’ils sont réalistes, pratiques, applicables au travail que vous avez à faire. Ils ont été mis à l’épreuve sur la scène pendant des dizaines d’années d’expérience théâtrale, et ils produisent des résultats.

«Nous avons appris à connaître certaines lois gouvernant les facultés créatrices de notre nature, ce qui est important et précieux. Mais jamais nous ne serons capables de remplacer cette nature créatrice par notre technique de la scène, quelle que soit sa perfection.

« La technique suit logiquement et respectueusement les pas de la nature. Tout est clair, intelligible et intelligent: le geste, l’attitude, le mouvement. L’élocution est elle aussi adaptée au rôle; les sons ont été soigneusement étudiés; la prononciation est un plaisir pour l’oreille; les phrases sont admirablement construites; la forme des inflexions est musicale, elle semble presque chanter sur des notes, Le tout est chauffé de l’intérieur, animé par une ardente vérité. Que peut-on désirer de plus? C’est avec une satisfaction profonde que l’on regarde et que l’on écoute un acteur jouant ainsi. Quel art! Quelle perfection! Hélas, que les acteurs de cette espèce sont rares!

« De tels acteurs, lorsqu’ils jouent, laissent le souvenir merveilleusement beau, harmonieux, délicat, de formes raffinées, totalement accomplies.

« Croyez-vous que l’on puisse atteindre à un art si grand, simplement en étudiant un système de jeu, ou en apprenant quelques techniques extérieures? Non, nous sommes en présence de la création authentique, elle vient de l’intérieur, elle s’appuie sur des émotions humaines et non sur des émotions histrioniques. C’est vers cela que nous devons aller.

« Malgré tout, il manque encore quelque chose, pour moi, dans ce jeu parfait. Je n’y trouve pas cette qualité inattendue qui me saisit, me renverse, m’emporte. Quelque chose qui enlève le spectateur loin de la terre, pour le déposer dans une contrée qu’il n’a jamais parcourue, mais qu’il reconnaît sans effort, car il la pressentait, l’imaginait. Il voit néanmoins cette chose inattendue, face à face, pour la première fois. Elle le secoue, l’ensorcelle, l’engloutit. Il n’y a plus lieu ici de raisonner ni d’analyser. Il est hors de doute que cette chose inattendue a jailli de la source même de la nature organique. L’acteur lui-même en est envoûté et transporté au-delà de sa propre conscience. Il peut arriver qu’un tel raz-de-marée intérieur éloigne l’acteur du courant principal de son rôle, ce qui est regrettable. Mais néanmoins, une explosion est une explosion et elle remue les eaux les plus profondes, On ne l’oubliera jamais, c’est l’événement d’une vie entière.

« Lorsque cette tempête suit le courant principal d’un rôle, elle permet à l’acteur d’atteindre l’altitude de l’idéal, Le public reçoit la création vivante qu’il est venu chercher au théâtre.

« Ceci n’est pas seulement une image, bien que toutes les images aient la même origine et soient de la même espèce, c’est une passion humaine. Où l’acteur trouve-t-il cette technique vocale, cette qualité d’élocution et de mouvement? Il était maladroit, voici qu’il incarne l’aisance corporelle. Habituellement, il bredouille ou il déclame, le voici éloquent, inspiré, la voix vibrante et mélodieuse.

« Aussi bon que soit l’acteur dont nous avons parlé précédemment, avec sa technique brillante raffinée, peut-il être comparé avec celui-ci, qui nous captive par l’audace même avec laquelle son jeu balaye tous les canons ordinaires de la beauté? Ce jeu est puissant, et pourtant il ne tient aucun compte de la logique et de la cohérence que nous avons admirées chez l’autre acteur. Il est magnifique dans son téméraire illogisme, rythmique dans son arythmie, fin psychologue dans son refus de la psychologie habituellement reconnue, Il renverse toutes les règles usuelles et c’est ce qui, en lui, est bon et efficace.

« Mais il est impossible de faire cela deux fois. La prochaine représentation sera très différente, bien qu’elle puisse être tout aussi vigoureuse et inspirée. On aura envie de crier à l’acteur: Souvenez- vous de ce que vous avez fait hier! N’oubliez pas que c’est cela que nous voulons revoir! Mais l’acteur n’est pas son propre maître. C’est la nature qui crée à travers lui, Il n’est que l’instrument.

« Il nous est impossible de faire une estimation de tels travaux de la nature, Nous ne pouvons pas dire: «Pourquoi est-ce ainsi et non autrement? » C’est ainsi parce que c’est ainsi, et parce que cela ne peut pas être autrement. Nous ne pouvons pas faire la critique de la foudre, d’une tempête en mer, d’un cyclone, d’un orage, de l’aube ou du crépuscule.

« Il y a cependant des gens qui pensent que le travail de la nature est souvent médiocre, que notre technique dramatique peut faire mieux qu’elle, faire preuve d’un goût meilleur. Pour des esprits tournés vers l’esthétisme, le goût a plus d’importance que la vérité.

Mais au moment où une foule de plusieurs milliers de personnes est émue, lorsqu'elle est totalement balayée par un grand sentiment d’enthousiasme, peu importent les insuffisances physiques des acteurs et des actrices qui ont causé cette tempête affective. Est-ce une question de goût, de création consciente, de technique? Ou bien est-ce une chose inconnue qui possède le génie, et que le génie possède sans la dominer?

« A de tels moments, même un être contrefait devient beau. Pourquoi ne se fait-il donc pas beau plus souvent, quand il le veut et comme il le veut, en utilisant simplement sa technique, sans avoir besoin de ce pouvoir inconnu qui lui donne la beauté? Les esthètes, malgré leur omniscience sont incapables d’obtenir ce résultat; ils sont même incap9bles de confesser leur ignorance et ils continuent à couvrir de louanges des interprétations médiocres et pleines d’artifices.

« La plus grande sagesse est de reconnaître que l’on manque de sagesse. J’ai atteint ce point et je confesse que, dans le domaine de l’intuition et du subconscient, je ne sais rien, sauf que ces secrets n’en sont p pour la grande artiste Nature. C’est pourquoi mes louanges s’adressent à elle. Si je ne confessais pas ma propre impuissance à atteindre la grandeur de la nature créatrice, j’en serais encore à chercher mon chemin à tâtons, comme un aveugle, sur des voies sans issue, dans l’illusion que je suis environné par l’étendue de l’espace. Non. Je préfère me tenir sur les hauteurs, d’où je peux scruter l’horizon sans limite, d’où je peux essayer de me projeter à des dis tances modestes, à quelques lieues, afin de pénétrer cette vaste région encore inaccessible à notre conscience que mon esprit ne peut saisir ni même imaginer.

"Ainsi je serai semblable au vieux roi du poème de Pouckine qui :

Du haut des sommets
Pouvait contempler d’un oeil heureux
La vallée parsemée de tentes blanches.
Et loin, bien loin, la mer
Et les voiles filant sous le vent"

Constantin Stanislavski